jeudi 14 septembre 2017

Je n’ai pas eu le choix, pardon.

Laura s’assoit  à la table de la cuisine. La vaisselle du petit-déjeuner a été lavée, essuyée, rangée dans ses placards. Une cuisine propre, ne pas laisser traîner des miettes d’une vie. Elle a un bloc-notes, une page blanche, encore. Le stylo à la bouche, elle réfléchit à ce qu’elle va écrire. L’inspiration ne vient pas, dans ce moment-là. Que doit-elle écrire d’ailleurs ? Sa vie, ses manques, ses motivations. Dire qu’elle se sent seule, divorcée, les enfants partis qui ne reviennent que pour lui emprunter de l’argent. De toute façon, aucun mot ne saurait exprimer ce qu’elle ressent, excuser ce qu’elle s’apprête à faire. Alors, elle griffonne juste cette phrase « Je n’ai pas eu le choix, pardon. » Des mots, très forts, qui résonnent encore en moi... en moi... comme un écho... Je n'ai pas eu le choix. Et ce pardon, à la fin, si intime qu'il lui donne une force supplémentaire. 

« Depuis combien de nuits ne s’est-elle pas endormie naturellement ? Depuis combien de temps a-t-elle besoin de ces comprimés ? Elle songe qu’il lui est arrivé cela : les pilules qu’elle prenait pour ne plus tomber enceinte ont été remplacées par des somnifères. Et il s’est écoulé un délai finalement très bref entre ces deux nécessités. A peine une poignée d’années. »

Samuel se lève aussi. La gueule en vrac, le salon sent autant le whisky que les restes de pizza d’il y a trois jours. D’ailleurs, les bouteilles vides jonchent sous le canapé, les cartons à pizza s’amoncellent en quinconce sur la table du salon. Il arrive à atteindre la porte, ouvrir, s’engouffrer dans la brise du levant. Dehors, le soleil commence à réchauffer le sable, un jeune en bermuda et tee-shirt jaune le regarde fixement. Il prend sa planche de surf, les vagues matinales sont les seules à lui donner un coup de fouet.

« Et ç’a été un déchirement, une lacération de prononcer ces mots-là. Il a eu le sentiment qu’une lame l’éraflait, puis repassait sur les chairs à vif, provoquant une intolérable brûlure. Il s’est senti tailladé, voilà. « Mon fils s’est suicidé. »
 Cinq jours plus tard, c’est toujours la même lame qui le brûle. Toujours les même chairs à vif. »

Deux chapitres de l’un, deux chapitres de l’autre. A tour de rôle, je me retrouve dans la peau de Laura, puis dans celle de Samuel. Tous deux ont une profonde tristesse en eux. Dans le genre on ne s’en remet pas. Laura a décidé de se suicider ce soir. C’est son choix, mais aussi son destin. Elle a toujours su qu’elle finirait comme ça. Pour certaines personnes le suicide est une évidence. Je le comprends, je le sais même, je le ressens. Samuel enterre son fils aujourd’hui. Il s’est suicidé dans l’enceinte de son école. Il m’est difficile d’imaginer une telle douleur. Pourtant… pourtant, je me suis souvent mis à sa place ; comme à celle de Laura.

Il y a des romans qui me parlent. Celui-ci est en moi. Il est douloureux, totalement triste. Il ne plaira pas à tout le monde. Pour moi, c’est le meilleur Besson que j’ai lu. Il est sublime. Mais il n’est pas fait pour tout le monde. Car certains discours, certains actes, tu n’as pas forcément envie de les entendre, de les lire, de les comprendre. Le suicide est ancré dans l’âme de certaines personnes, et quoiqu’il se passe, quoiqu’il advienne dans la vie, dans la rue ou dans la vague, il y a toujours une bonne raison pour se tuer.  Un putain de bouquin !

« Il s’entend lui dire : « Vous ne devriez pas vous approcher. Je suis plutôt triste aujourd’hui. Et j’ai peur que la tristesse soit contagieuse. »

« Une Bonne Raison de se Tuer », Philippe Besson.

All by Myself, Eric Carmen

When I was young
I never needed anyone
And making love was just for fun
Those days are gone

Livin’ alone
I think of all the friends I’ve known
When I dial the telephone

Nobody’s home



18 commentaires:

  1. Un livre poignant me semble-t-il… En tout cas tu en parles très bien… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. particulièrement poignant, triste et pourtant sublime qu'il résonne encore en moi, plusieurs mois après...

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  2. Oh merde.... rien que de lire ton billet j'ai les boules et j'ai envie de lire ce livre même si une fois sur deux je n'aime pas l'auteur. Enfin c'est pas tant que j'ai envie de le lire, c'est que je dois le lire. Pour une bonne raison. Et il va me parler de trucs que j'aime pas entendre mais que je dois entendre. Bref, t'étais vraiment obligé d'en parler ?!

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    1. Cela fait plusieurs mois que je me pose cette question, dois-je poster mon billet ou pas ? Alors, est-ce que j'étais obligé d'en parler... Je ne sais pas, mais j'ai longtemps hésité...

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  3. Tu peux attendre plusieurs mois avant de poster un billet ? 😱 Je suis soudain moins complexée par mon retard de 4 que je n'arrive pas à résorber.
    Mais sinon, tu as bien fait d'en parler, je ne me permettrais pas de dire autre chose, et en plus je vais vraiment lire ce roman et peut-être même que j'en parlerai aussi

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    1. J'ai un ou deux billets qui ont plus d'un an, même... C'est que je suis du genre à prendre mon temps...

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  4. Cet été, quand j'ai trouvé ce livre dans un vide-grenier pour moins d'un euros, j'ai sauté dessus.
    Un Besson tu m'étonnes !

    Depuis il est posé sur ma table de chevet et j'ai fait le choix de ne pas le lire encore. Parfois, avant de m'endormir je le prends, je commence à le lire et puis non, je le repose, trop tôt. Mais je sais que je le lirai ! Une évidence !

    Vivre et mourir sont des choix !
    Etre heureux ou malheureux sont des choix ...
    Des choix que nous prenons !

    Ton billet m'a donné encore plus envie de le lire mais j'attendrai le bon moment !

    Il va s'en dire que je préfère l'original de D'Eric Carmen à celui de Céliiiinnne !
    Merci Bibi pour ce moment de nostalgie qui me rappelle ma douce enfance !

    ;-)

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    1. Je ne partage pas tes conceptions de choix. On ne choisit pas d'être heureux ou d'être malheureux. On ne choisit pas de vivre, de mourir ou d'aimer telle personne. C'est quelque chose qui est plus profond qu'un simple choix. Un truc en nous, une évidence en nous.

      Céline, connais pas... Mais chaque fois que j'écoute cet All by myself version Eric Carmen, j'ai toujours des frissons, des larmes qui me viennent, et ça non plus je ne l'ai pas choisi...

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    2. Bien sur que nous ne choisissons pas d'être malheureux, je comprends ton ressenti, mais à un moment de notre vie nous sommes face à deux chemins, et nous choisissons d'aller à droite ou à gauche, à contre cœur parfois, certainement, je peux en convenir, mais nous sommes libre de prendre un des deux chemins ou de rester là ou nous sommes et d'être simple spectateur !

      Mais je comprends ce que tu dis ! Parfois les choix sont si difficiles que l'on ne s'autorise pas justement à ce donner le choix !

      Un beau sujet de philosophie qui mène à débattre :)

      Viens là que je te fasse un gros poutou sur ta joue, mais tu as ce choix de refuser ;-)

      :-D

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  5. Je l'ai commencé, un chapitre à la fois, je m'habite de ces vies, au fil des jours, pour mieux les vivre, les ressentir. Et je viendrai te les raconter, avec mes émotions, ces histoires qui me prennent aux trippes. Merci encore de lui avoir fait traverser la mer, c'est un livre riche de sentiments vrais... Un beau grand livre, parce que oui, la tristesse aussi est belle et surtout pleine d'authenticité...

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    1. la tristesse est aussi belle que contagieuse, j'espère que tu ne seras pas trop contaminé par cette lecture... Pour certains, c'est déjà trop tard...

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  6. Celui-là, je le lirai, forcément...

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    1. Entre compatriotes ethniques de Barbezieux, ça se comprend... ;-)

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  7. C'est avec ce roman que j'ai renoué avec l'auteur que j'avais pu délaisser sur les 2-3 livres précédents. pour moi il revenait à ce que j'aimais chez lui.

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    1. Besson, je le lis dans le désordre... mais c'est vrai que celui-ci est sublime...

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  8. Sans moi.
    Rejetone d'une famille de suicidaires. Hors de question que j'y (re)plonge.

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    1. Moi, c'est justement pour cette raison que je vais m'y plonger.

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    2. C'est pour ça que je comprends ces deux points de vue...

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